Dans le rétro, mèche brune et rouge carmin

La ligne grise blanche que dessinent profil et ombre des bâtiments haussmannien, dans ce ciel rouge de cet après midi de juillet, la ligne de l’horizon cassé d’urbanisme défilent devant mes yeux, à mesure de chaque coup de pédale…je sentirais presque l’asphalte glisser sous mes pieds, les pavés rebondir en mes reins…

Tellement grisant, tellement de puissance se dégage d’une simple ballade à vélo. Paris, la ville, Paris, la fille…Les filles, parlons-en.

Car ça y est, j’ai enfin accepté l’idée que la fatalité de mes derniers moments sur terre se jouera ainsi…Je sais enfin comment tout ça va finir…je serai, probablement sur mon vélo, déliant les mètres de voie cyclable comme on déroule le pas, descendre sur la voie entre deux taxis, le couloir de bus…comme une évidence, mes yeux seront rivés sur le trottoir, et se perdront le long des jambes de l’une, ou furetant dans le décolleté de l’autre…c’est en devinant les formes suggérées d’une belle que je me ferai renverser par une auto.

Comme une évidence, un jour viendra où je me ferai renverser en « matant »…oh ! La belle mort ! disent les poètes, oh ! Le con ! disent les amis.

Pourtant, une fois en selle, je ne cesse de me convaincre d’être un peu plus attentif à la ligne pointillée, mais c’est le bas résille, la mini jupe, le chemisier en soie qui m’appellent…Elles sont délicieuses, les ombres colorées qui dansent, qui s’échappent, qui s’envolent presque du haut de leur talons…l’impression de vitesse à vélo leur donne une certaine légèreté, …on dirait qu’à chacun de leur pas, leurs pieds se détachent du sol, et leur mouvement s’accompagnent souvent d’une certaine nonchalance maîtrisée…que voulez-vous, je ne vais pas non plus m’amuser à repérer les plaques d’immatriculation, sonder les 92, les 75 et plaques étrangères…il n’y a rien dans la ballade à vélo qui ne vaille plus la peine, que les passants sur le trottoir…

 « Mater les gens » rend la ballade si agréable, et souvent pleine de surprises ; de les voir se promener, surtout en été quand les rues sont emplis de jeunes bachelors américaines ou d’étudiants allemands, de touristes d’Europe de l’est ou d’Amérique latine, des cars de photographes japonais ou des familles entières venant d’Arabie saoudite, avec leur horde de nounous philippines…

Chacun selon ses choix, selon sa vie, selon son destin veut vivre le romantisme parisien, toucher le rêve d’une rencontre, être surpris au détour d’une ruelle…se voir dans la vitrine des grands magasins et se fondre dans le décor de Guimard, se lire dans le marc du petit noir, du caoua !!

…Paris, sa ville, sa vie…son vélib ! Se vivre libre…

L’intérêt du braquet, parlons-en ! passer d’une vitesse, et changer de décor, de scènes de vie quotidienne qui se jouent sans pudeur…Ici, un couple qui s’embrasse, sont-ils mariés, amants, se sont-ils rencontrés et aimés seulement depuis la nuit dernière, par là, ces étudiantes que tapent la pose le long des quais…cette vieille lady qui jettent un œil aux vieilles affiches de son enfance, le bouquiniste est en veine, il lui fera un bon prix,… et là ce petit garçon qui ne tient plus en place, manque de se faire renverser par un collègue véliste. Du haut de ma selle, je remarque ces gens qui font la queue à l’entrée du Ciné, même scène 1heure plus tôt, place de la Madeleine, mais LADUREE et « LA HAUT » ont-ils au moins un univers commun, si ce n’est la tranquillité de l’attente…et la douceur de l’enfance…

Et puis, le spectacle d’une cité grouillante, prend son sens. Et le silence des jolies moments se fait…je passe, en m’insinuant entre deux pare chocs, et filent sur les berges. Mes yeux quittent le sable du Tout-Paris qui plage, qui bronze, qui joue d’eau, qui pic nique, qui chantonne des airs de Nougaro,….Puis mon regard quitte la vie cubique et pointillée pour s’impressionner des « ciels » d’été ; chagallien dans le contraste, turnerien dans le diffus.

Et je vois les cieux …rougeoyant, flamboyant, toutes les teintes de l’orangé au rose, du rouge au violacé qui se fauvent, se figent et marquent ma mémoire, mon sentiment, ma respiration haletante de l’effort et de l’effet…Je veux vivre cent ans ce moment….

 

Retour en ville, au centre, dans le cœur, je quitte la prière, et le saint-lieu de toutes nos espérances et de tout nos rêves pour me faufiler à l’ombre de l’histoire…les vieilles bâtisses, les immeubles patients et séculaires…à leur pied, les visiteurs passants et circulaires…je rentre la ballade aujourd’hui avait un gout de bitume colorée en mouvement, de ciel de filles ennuagées de leur belles formes…et ma vie trépigne d’avoir encore vécu assez longtemps…la ballade à vélo, c’est ça…c’est simplement ça !

 

A l’ombre des immeubles quand le ciel se teinte maintenant des blancs épiques de Buñuel et de Kertesz, quand le rose se voile comme une mariée s’avançant indolente…hors du bruit et des écueils de notre urbanité….Je rentre à la maison par les chemins ordinaires, fini l’aventure…mon cœur contraint par l’effort et contrit par le regret des retours de fêtes…je rentre parce qu’il le faut, non pas que je veuille quitter le scénario du joli moment.

Sans fierté de rebrousser chemin, sans joie de revenir sur soi, j’arpente les derniers mètres avant le home sweet home, je brûle les derniers feux rouges, puisqu’en ces lieux qu’ont déserté la fête et les hommes, il n’y a presque plus rien si ce n’est le silence désabusé…et la rumeur lointaine des amusés…

Je longe le trottoir, et tout à coup ! là, devant moi, à4m, à 3m, à 2m, là où il n’y avait plus d’espoir d’être encore touché ou surpris…de vivre encore ces histoires de passants, là, au feu rouge…une vespa attend son heure…verte.

C’est la plaque d’immatriculation qui m’a d’abord amusé LSD, comme quoi !!Il bat ici encore dans les rues désertes de mon quartier, comme un dernier moment de fièvre…puis la couleur de la Vespa Rose et violet comme le ciel que je quittais à peine…puis le casque MOMO…rien d’extraordinaire si ce n’est l’autocollant, JESUS IS MY HOME BOY. Que Dieu me pardonne, mais c’est tellement drôle et tellement vrai…

Ainsi, une dernière rencontre, pourquoi non des moindres, l’espoir s’insinue en moi, et le court instant que dure le feu, on se prend à imaginer une histoire à deux…fini les gens, les passants, les filles les ciels, les ombres, on ne voit plus qu’elle… là, assise sur sa petite vespa rose, au feu.

Je la vois de dos,…car je n’ose trop me rapprocher, envahir son espace, sa tranquille posture, son assise reposée, je vois seulement qu’elle est vêtue d’une robe bouffante blanche à carreaux, sa sacoche en cuir marron en bandoulière

Je dessine ses formes, ses hanches, sa colonne droite, mon regard coulent le long de sa jambe et de son bras, d’une peau encore dorée par les jours ensoleillés et insouciants des dernières semaines de vacances peut-être. Que fait-elle dans la vie ? Elle travaille dans les bureaux, dans une école, …comment s’appelle –t elle Camille, Sophie, …Sandra, Elsa…Qui es tu, mon amie des dernières heures du soir ?

 

Et l’instant vient où le feu passe au vert, et qu’elle s’éloigne de moi, à jamais, peut-être…à l’instant même où mes questions resteront vaines, à l’instant où tout s’est arrêté dans le vrombissement d’une vespa qui se barre…à cet instant même, où le soir se fait…il ne me restera de ma ballade à vélo, plus rien des filles, des passants, des enfants impatients, des familles saoudiennes et nounous philippines, plus rien des immeubles gris-blancs et des ciels de Turner, plus rien de la vive innocence des nos vacances d’été, plus rien du monde qui s’agite, il ne restera en moi plus aucun souvenir, plus aucune autre image que, celle dernière, dans le rétroviseur d’une vespa, sa mèche brune et son rouge à lèvre carmin….

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