Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 08:00

L’eau est encore tiède et frémissante dans la casserole posée sur pierres et débris de parpaing, et les cendres fumantes…se laissent emporter par la brise et l’embrun marin de la matinée. Il est à peine 8h et les pneus de la fourgonnette de l’association « Aide aux migrants » ont laissé dans le sable les mêmes traces que la semaine dernière et celle d’avant, et encore celle d’avant…cette histoire ne finira donc jamais ???…n’y a-t-il vraiment personne d’autre pour entendre la douleur, et lire la détresse au fond de notre humanité…La brise tiédie par les rayons du soleil, le calme de la plaine, les mouettes criant au loin, ce décor de camping et de plage sauvage n’enlèvent malheureusement rien au drame qui se trame, à la peine qui s’égrène, à la souffrance et l’odeur rance des vêtements.

Leur vêtements décousus, déchirés, usés, sentent les milles chemins, des odeurs de terres sèches, et d’herbes humides, de bétons frais ; et l’aventure, celle d’une vie.

Mais les fringues sentent aussi l’urine, la sueur froide, la peur tiède, les angoisses et le ventre noués des risques pris…les chaussures sont souvent dépareillés et de taille différente, troués, …d’ailleurs, y a –t-il un seul morceau de toile qui ne soit pas usé, troué, noirci de la boue, de la crasse, et de la poussière…celle qui racle le fond de ce que nous sommes, notre humanité ne se suffit-elle à elle-même, pour que l’horreur soit elle partout autour de nous, en nous, et par nous…

La cendre grise, portée par le vent dessine dans l’air, milles cartes aux trésor, et la trace des chemins empruntés, des routes qui mènent un enfant à l’homme qu’il sera….peut-être…la cendre grise se colle sur le pare brise de la fourgonnette…mais rien n’empêche le regard de l’enfant afghan de se hisser jusqu’à l’horizon, ses pensées volent déjà loin là-bas…Il repense au regard humide mais fière, angoissé de sa mère, les derniers mots de son père et de sa grande sœur, l’ancien du village a eu ce mot juste qui l’aura poussé sur les routes de l’espoir… « Pense aussi à la douleur d’une mère qui laisse partir son dernier fils, ne mérite-t-elle pas de savoir que son sacrifice n’était pas vain, rend ta famille fière de toi, et toi-même sois tous les jours fier de toi,…enfin pense à l’étendu du ciel, et aux milliers d’étoiles, ne sont-elles pas les mêmes quelque soit l’endroit où tu te trouves…». Ce jeune homme de 17ans que la grande histoire a oublié sur une plage de la région Nord-pas de Calais de France…Cet enfant afghan immigré en déserrance s’appelle Atiq.

 

A l’autre bout de la région, à l’autre bout du fil d’Ariane, le Destin a conduit Medhi dans une vieille bâtisse flamande à trois étages, aux fenêtres guillotines blanches, au rez de chaussée des salons meublés de ces vieux fauteuils, et buffet Henri III. Le velours vert du canapé laisse encore apparaître les traces d’une vie fossilisée. A l’étage dans les chambres des enfants, les murs sont maculés des posters de groupes de rock alternatif, genre Mano negra, négresse verte, manu chao, des générations de conflits, de revendications, de mini révolutions. Et au milieu coule d’autres souvenirs…des photos de vacances, des cartes com., des cartes postales ornent les murs, des instruments Djembé, guitare, flûte trainent ça et là. Une constellation de souvenirs et encore l’odeur de l’encens et du tabac froid des après midi, où les enfants étaient encore à la maison. Avant de partir, ça et là vivre la bohème de Festival de musique en Camp de travail solidaire. Revenons au rez-de-chaussée de la demeure, dans la grande bibliothèque, fenêtre ouverte sur le verger, orangers, cerisiers, pruniers, et le vieux marronniers, là au rez de chaussée de la bâtisse, baigné par la lumière, l’immense bureau du père, massif et passif tout en chêne, des piles de dossiers. Le père est architecte.

C’est donc ici dans cette vieille bâtisse dans le Dunkerquois, que vit une famille bourgeoise bohème, provinciale, athée et au cœur grand, et c’est ici, qu’ils l’ont accueilli sans exception et sans hésitation, lui Medhi l’enfant d’ailleurs. L’iranien, loin.

Dans le grand salon, où l’enfant d’ailleurs devenu homme, par la force des choses, et la tragédie d’une vie, …dans le grand salon qui donne aussi sur le verger, les doigts de Medhi courent et coulent sur les touches dominos du piano. Double-Croche, et sol dièse, il s’exécute, et par là même exécute tous les bourreaux de son passé. Chaque note couvre le bruit des balles, des cris, des procès…le cri des manifestants dans la rue, demandant la démission du chef d’Etat. L’Iran n’est plus la Perse, l’Iran n’est plus la nation flamboyante qu’elle était…et aujourd’hui la foule raflée par les milices, perdue dans les arrières cours de ce régime autoritaire…Il est maintenant loin mais le souvenir de ses parents restés là bas le ramène toujours vers Téhéran.

Alors la rage tranquille du désespoir le jette sur le piano, et Oui, merveilleusement, douloureusement, et songeur il joue Beethoven, Chopin, et les notes s’envolent au-delà du verger et des clochers de ce petit village de campagne, loin de la dite Jungle, où Atiq sent monter la tension des heures plus sombres

 

La rumeur monte sur la plage que la police viendra tôt ou tard, les déloger…et les prières qui montent de la petite tente-Mosquée, au mur d’un blanc immaculé…n’y changeront rien, car la police n’a pas la foi, si ce n’est celle de la dite République. Atiq sait que le temps est compté alors, sur un coup de tête, il s’éloigne du groupe, il ne reviendra pas, et ce soir il tentera sa chance. Il prend son paquetage, les seuls objets personnels qui lui restent de son long voyage, de 7mois depuis l’Afghanistan.

Car le vent humide, la sueur froide, les nerfs à vif, la vapeur qui s’échappe des bouches, des gueules cassées, le souffle court, tout va se passer très vite, trop vite, …et il n’y aura pas la télé, pas de reporters mais quelques amis militants. Seulement, que peuvent faire Ginette, ou Antoine, 70ans, quand la police déterminée arrive en escadron de la loi, débarquer tout ce petit monde du haut de leur espérance. L’Angleterre est si proche, qu’il reste toujours surprenant de voir combien il sont positifs et sûr que ce sera mieux, là-bas. Mais passer la frontière ne sera pas facile…grimper dans un camion, au risque de se faire briser les jambes à coup de batte, par un chauffeur allemand. C’est le bruit qui court, …et qui s’arrête sur une route vers la Frontière. Hossein s’est fait battre presque à mort par un chauffeur rageur et haineux, mais aussi effrayé de savoir ce qu’il en aurait été si la police aux frontières avait surpris ce jeune iranien dans son camion : 30 000€ d’amende, alors la rage frappe fort, aussi fort que les taxes.

La police coure sur la plage et de coin en coin déloge et embarque ces jeunes gens qui pleurent et crient au désespoir, alors que de l’autre côté de la région, les doigts de Medhi courent sur les touches du piano, et embarquent les bons sentiments d’une famille qui l’accueillent.

Et plus tard, quand le soir tombera, Atiq se rendra sur l’aire d’autoroute, près de la station, et sans l’accord d’aucun passeur, car à ce stade de l’épreuve, Atiq ne choisira ni la loi de la république ni celle des passeurs. Il jouera sa chance en solo, et l’Angleterre en espérance.
Par A.J.SABAS
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