"Il n'y a pas de doute: dans le sexe, les hommes stationnent au camp de base. Ils peuvent jouir des nombreux plaisirs de
la moyenne montagne, mais les sommets vertigineux leur sont refusés. Il leur manque le souffle, l'imagination, l'abandon, l'anatomie. Leur tâche consiste à préparer les vrais grimpeurs: les
femmes, artistes des hautes cimes"
Loin de Chandigarh, Tarun J. TEJPAL
L’eau est encore tiède et frémissante dans la casserole posée sur pierres et débris de parpaing, et les cendres fumantes…se laissent emporter par la brise et l’embrun marin de la matinée. Il est à peine 8h et les pneus de la fourgonnette de l’association « Aide aux migrants » ont laissé dans le sable les mêmes traces que la semaine dernière et celle d’avant, et encore celle d’avant…cette histoire ne finira donc jamais ???…n’y a-t-il vraiment personne d’autre pour entendre la douleur, et lire la détresse au fond de notre humanité…La brise tiédie par les rayons du soleil, le calme de la plaine, les mouettes criant au loin, ce décor de camping et de plage sauvage n’enlèvent malheureusement rien au drame qui se trame, à la peine qui s’égrène, à la souffrance et l’odeur rance des vêtements.
Leur vêtements décousus, déchirés, usés, sentent les milles chemins, des odeurs de terres sèches, et d’herbes humides, de bétons frais ; et l’aventure, celle d’une vie.
Mais les fringues sentent aussi l’urine, la sueur froide, la peur tiède, les angoisses et le ventre noués des risques pris…les chaussures sont souvent dépareillés et de taille différente, troués, …d’ailleurs, y a –t-il un seul morceau de toile qui ne soit pas usé, troué, noirci de la boue, de la crasse, et de la poussière…celle qui racle le fond de ce que nous sommes, notre humanité ne se suffit-elle à elle-même, pour que l’horreur soit elle partout autour de nous, en nous, et par nous…
La cendre grise, portée par le vent dessine dans l’air, milles cartes aux trésor, et la trace des chemins empruntés, des routes qui mènent un enfant à l’homme qu’il sera….peut-être…la cendre grise se colle sur le pare brise de la fourgonnette…mais rien n’empêche le regard de l’enfant afghan de se hisser jusqu’à l’horizon, ses pensées volent déjà loin là-bas…Il repense au regard humide mais fière, angoissé de sa mère, les derniers mots de son père et de sa grande sœur, l’ancien du village a eu ce mot juste qui l’aura poussé sur les routes de l’espoir… « Pense aussi à la douleur d’une mère qui laisse partir son dernier fils, ne mérite-t-elle pas de savoir que son sacrifice n’était pas vain, rend ta famille fière de toi, et toi-même sois tous les jours fier de toi,…enfin pense à l’étendu du ciel, et aux milliers d’étoiles, ne sont-elles pas les mêmes quelque soit l’endroit où tu te trouves…». Ce jeune homme de 17ans que la grande histoire a oublié sur une plage de la région Nord-pas de Calais de France…Cet enfant afghan immigré en déserrance s’appelle Atiq.
A l’autre bout de la région, à l’autre bout du fil d’Ariane, le Destin a conduit Medhi dans une vieille bâtisse flamande à trois étages, aux fenêtres guillotines blanches, au rez de chaussée des salons meublés de ces vieux fauteuils, et buffet Henri III. Le velours vert du canapé laisse encore apparaître les traces d’une vie fossilisée. A l’étage dans les chambres des enfants, les murs sont maculés des posters de groupes de rock alternatif, genre Mano negra, négresse verte, manu chao, des générations de conflits, de revendications, de mini révolutions. Et au milieu coule d’autres souvenirs…des photos de vacances, des cartes com., des cartes postales ornent les murs, des instruments Djembé, guitare, flûte trainent ça et là. Une constellation de souvenirs et encore l’odeur de l’encens et du tabac froid des après midi, où les enfants étaient encore à la maison. Avant de partir, ça et là vivre la bohème de Festival de musique en Camp de travail solidaire. Revenons au rez-de-chaussée de la demeure, dans la grande bibliothèque, fenêtre ouverte sur le verger, orangers, cerisiers, pruniers, et le vieux marronniers, là au rez de chaussée de la bâtisse, baigné par la lumière, l’immense bureau du père, massif et passif tout en chêne, des piles de dossiers. Le père est architecte.
C’est donc ici dans cette vieille bâtisse dans le Dunkerquois, que vit une famille bourgeoise bohème, provinciale, athée et au cœur grand, et c’est ici, qu’ils l’ont accueilli sans exception et sans hésitation, lui Medhi l’enfant d’ailleurs. L’iranien, loin.
Dans le grand salon, où l’enfant d’ailleurs devenu homme, par la force des choses, et la tragédie d’une vie, …dans le grand salon qui donne aussi sur le verger, les doigts de Medhi courent et coulent sur les touches dominos du piano. Double-Croche, et sol dièse, il s’exécute, et par là même exécute tous les bourreaux de son passé. Chaque note couvre le bruit des balles, des cris, des procès…le cri des manifestants dans la rue, demandant la démission du chef d’Etat. L’Iran n’est plus la Perse, l’Iran n’est plus la nation flamboyante qu’elle était…et aujourd’hui la foule raflée par les milices, perdue dans les arrières cours de ce régime autoritaire…Il est maintenant loin mais le souvenir de ses parents restés là bas le ramène toujours vers Téhéran.
Alors la rage tranquille du désespoir le jette sur le piano, et Oui, merveilleusement, douloureusement, et songeur il joue Beethoven, Chopin, et les notes s’envolent au-delà du verger et des clochers de ce petit village de campagne, loin de la dite Jungle, où Atiq sent monter la tension des heures plus sombres
La rumeur monte sur la plage que la police viendra tôt ou tard, les déloger…et les prières qui montent de la petite tente-Mosquée, au mur d’un blanc immaculé…n’y changeront rien, car la police n’a pas la foi, si ce n’est celle de la dite République. Atiq sait que le temps est compté alors, sur un coup de tête, il s’éloigne du groupe, il ne reviendra pas, et ce soir il tentera sa chance. Il prend son paquetage, les seuls objets personnels qui lui restent de son long voyage, de 7mois depuis l’Afghanistan.
Car le vent humide, la sueur froide, les nerfs à vif, la vapeur qui s’échappe des bouches, des gueules cassées, le souffle court, tout va se passer très vite, trop vite, …et il n’y aura pas la télé, pas de reporters mais quelques amis militants. Seulement, que peuvent faire Ginette, ou Antoine, 70ans, quand la police déterminée arrive en escadron de la loi, débarquer tout ce petit monde du haut de leur espérance. L’Angleterre est si proche, qu’il reste toujours surprenant de voir combien il sont positifs et sûr que ce sera mieux, là-bas. Mais passer la frontière ne sera pas facile…grimper dans un camion, au risque de se faire briser les jambes à coup de batte, par un chauffeur allemand. C’est le bruit qui court, …et qui s’arrête sur une route vers la Frontière. Hossein s’est fait battre presque à mort par un chauffeur rageur et haineux, mais aussi effrayé de savoir ce qu’il en aurait été si la police aux frontières avait surpris ce jeune iranien dans son camion : 30 000€ d’amende, alors la rage frappe fort, aussi fort que les taxes.
La police coure sur la plage et de coin en coin déloge et embarque ces jeunes gens qui pleurent et crient au désespoir, alors que de l’autre côté de la région, les doigts de Medhi courent sur les touches du piano, et embarquent les bons sentiments d’une famille qui l’accueillent.
Et plus tard, quand le soir tombera, Atiq se rendra sur l’aire d’autoroute, près de la station, et sans l’accord d’aucun passeur, car à ce stade de l’épreuve, Atiq ne choisira ni la loi de la république ni celle des passeurs. Il jouera sa chance en solo, et l’Angleterre en espérance.Marina est morte ce samedi…et le message de Lili me l’annonce aujourd’hui mardi…
« Je n’ai pas les mots en ce moment…je suis abasourdi » sont mes premiers mots, ma réponse est laconique et mes pensées confuses…la gorge se noue au fur et à mesure que je réponds au message de Lili…
Elle voudrait envoyer une gerbe de fleur au nom de ses camarades de Terminale, mais elle ne se rappelle plus de tout ceux que nous étions à cette époque, où notre insouciance se dolait au soleil de notre Martinique…natale et fœtale
Nous sommes les enfants d’une île, d’un point de la carte d’où nous avons essaimé…partir, et fuir la plage, courir les rues bondées des villes, le froid hivernal, la distance…
« tou piti jardin mwen an, yéléla !!,…malgré mwen ja voyajé, visité tout péi, en sel mwen préféré, cé la caye mwen,…. pei pa bien gran, cé li ki tout foss mwen, cé la mwen élivé, » nous écrit le chanteur en exil…oui, notre petit jardin, la martinique pleure certainement la fanaison, la sécheresse dans le cœur, le pot maintenant vide, une de nos fleurs s’en est allé
Marina était l’une des nôtres, Marina est toujours l’une des nôtres…car la douleur immense qui m’envahit me ramène à nos souvenirs discordants certes dans notre présent mais sa douce présence vibre encore, et s’accorde encore à ce que je suis…où es tu maintenant mon amie ?, …
Et la question de Lili me laisse pantois,…me souviens-je de nos camarades de Terminale ?... qu’il faudrait associer à notre geste douloureux, au versement de nos larmes, à la gerbe des fleurs qui se fanent déjà…leur rappeler le serment que nos vies scellent quand elles se croisent, une vie commune, des sentiments et échecs partagés, un même élan vers l’avenir, et un cri de douleur quand l’une des nôtres manque à l’appel…
Nous voudrions tous, certainement qu’elle ait séché la classe, voltigeant dans les vagues creuses, dorer son corps que je me rappelle, menu et sa peau brune…ou encore dans les rues du centre-ville, ses yeux noirs grands ouverts à dévorer les prochains achats…nous la voudrions tous amusée et moqueuse de nous savoir en classe sous la chaleur d’un temps des jours alizéens, et sous la torpeur des cours de philo…
Si seulement, elle n’avait que séché, manqué le cours de littérature…elle nous reviendrait alors en mi journée, passant le pas de la porte et plein d’histoires des rues, et de commérages d’arrières cour à nous raconter….mais Marina ne passera pas la porte, elle n’a pas séché la classe…elle est partie
Alors, je fais le tour, j’embrasse le souvenir de cette année de classe, la terminale et l’avenir qui nous réclame…le futur sucera la moelle de notre innocence, et nous serons adultes, madame !
Mais en embrassant du regard passé, ces souvenirs, je ne vois plus tout à fait les visages…et n’entend plus les noms prononcés à l’appel.. Je suis seul face à la morte qui s’éloigne déjà, et je lui crie… « Reste, et parlons un peu…raconte moi…ta vie, tes vacances, tes amours et tes choix »…elle me sourit…elle rit, elle me dit… « Je voudrais bien, mais je ne peux plus, il faut que j’y aille, déjà… »
Alors…et c’est un malheureux réflexe, j’en conviens…je me jette sur le livre des visages…le livre des histoires, le livre des conquêtes enfantines…Facebook, raconte-moi ce qu’elle a fait ses dernières années, ses vacances…je la cherche partout, de profil en profil, d’album photo en album photo…mais je ne lis rien d’autres …que la vie, et que le hier proche et le demain lointain…
Il ne reste à Jacqueline qu’une semaine de vacances, et Emilie souhaite un joyeux anniversaire au premier homme de sa vie. Camille se demande quand la prochaine soirée fun, et Ghislaine se repasse en boucle les vieux clips de son enfance…Son frère Ludo aime les vidéos de youtube, et Elise a 9 ½ de tension. Séverine se rappelle son gâteau d’anniversaire aux trois chocolats {d’ailleurs, Joyeux Anniversaire !}, Mathieu qui se fait appeler Mk Pakelton se plaint de son cousin supra désagréable mais fêtera volontiers le départ de saxo. Sunny Sunshine attend Nella, qui déjà s’en va…
Je cherche dans les photos, ton souvenir mais je ne vois que la lumière jaune des photos d’été, des vacances de la Tunisie au Liban, Naïa est à Tahiti…le savais-tu,… ??? Et je sens jusqu’à moi monter les odeurs de brise marine….Et les couleurs criardes des graffitis New yorkais me rappellent qu’il n’y a donc que la vie sur Facebook, le livre des histoires, le livres des faces heureuses…il n’y aura, ma Marina, pas de places pour toi sur les pages du livre…notre bible ne pleure pas, elle ! Elle enlumine de mensonge la vie des autres, ces vies crient, elles se vantent, elles mesurent à peine le chemin parcouru…les photos, les profils, les statuts se suivent et s’oublient parfois…
Il n’y aura pas de larmes sur les pages de notre livre, car la pudeur nous l’interdit…la logique du quant-à-soi, la modestie lumineuse et mensongère de nos vies, la farce tragi-comique de nos enfances élancées comme de vrais adultes dans la VRAIE VIE….
Mon amie, ma douce, je ne t’ai pas trouvé sur les pages du livre des visages…et cela rend ma douleur encore plus intense…aucune photo de toi, si ce n’est celle gravée et usée, les couleurs s’effaçant au fond de ma mémoire.
Et du fond de ma peine…je reconnais qu’aujourd’hui, je t’ai certainement trahi en t’abandonnant là au coin de ma mémoire, dans le trou béant de mon histoire martiniquaise…et je crois douloureusement que déjà tu t’éloignes …de nous, de moi, me laissant au milieu de ces gens que je ne reconnais plus, de ces visages ahuries que la nouvelles plus tard brisera, …tu me laisses seul et mon profil pleure sur Facebook…
Michel va sur ces 49ans, mais il en fait 63…et 15ans à vivre libre comme l’air enfumé de Paris, entre les rues du Louvre et Montorgueil…la liberté a un prix…65centimes d’euros qui trainent au fond des poches de son pantalon bleu électrique, velours côtelés, velours usés…Une chemise grise, brune, rehaussée d’un foulard violet à pois rouges, étonnamment soigneusement nouées,… laisserait presque deviner un passé de vendeur dans un magasin de prêt-à-porter masculin à Orléans.
La liberté a un prix et une odeur, celle du vin et du bitume, celle fumeuse des pots d’échappements et humide du coin qu’il s’est trouvé près de la Poste centrale, rue du Louvre…la misère libre a son odeur, la misère a sa couleur, une peau de bronze, des jours d’été passés à vagabonder les rues et recoins parisiens. Il aime cette ville, ce Paris de sous-les-ponts, ce Paris des magasins clos à 23h sans touristes, ni comprador´compulsif, sans Jolie brunette étudiante le matin, hôtesse de vente l’après midi, ce Paris des Manèges arrêtés, de la gouaille des enfants éloignés et endormis, ce Paris des bruits nocturnes, les roues des taxis frôlant les trottoirs, les fêtards qui montent, les amantes qui descendent des véhicules, ce Paris des néons, et des bagarres entre ivrognes. Ce paris là, il l’a découvert il y a 13ans quand il est tombé pour la première fois, face la première dans une flaque d’eau sale, rue d’Oberkampf, il avait tellement bu ce soir là, fallait oublier qu’il disait : la femme repartie en Province, le divorce signé, les enfants ne survivraient que dans ces souvenirs…une histoire commune, mais une histoire tout de même, une histoire qui vous mène de flaque d’eau sale en canal souillé d’urine et lavé d’eau de pluie, de bar en barre, de verre envers et vers la libre misère. Le silence dans la tête, évadées les questions des jours qui se suivent, ne plus rien penser, panser les blessures du mal être pour ‘ne plus être’ s’oublier au fond du ballon creux et glisser, se noyer entre le glaçon et le J&B.
Ce jour d’été, la peau de cuivre, les pas chalants entre le zigzag maîtrisé et la joie des meilleurs jours, il se laisse attirer par la rumeur musicale des bords de seine, et la foule agglutinée sur le tapis synthétique d’un bleu criard et si artificiel, parvis de l’Hôtel de ville. Des centaines des gens sur un tapis bleu si artificiel que reste encore l’odeur de plastique neuf, chauffée par le soleil et 31°C d’un juillet qui s’allonge. Michel va …les bras voltigeant au dessus du chapeau rond, aplati, bord déformé et rongé par le temps,…les doigts glissent et dessinent des pirouettes dans l’air, les mains légères marquent le rythme frénétique d’un vieux folk, joué par un jeune musicien de Province, qui chante en Anglais, comme s’il était le fils caché de Bob Dylan. Ah ! Bob, on n’aime ou on aime pas, mais quand on aime c’est toute sa vie…et la vie de Michel a largement de place pour Bob et son fils caché de Province. Alors la joie est grande, et les pas de danses tout aussi amples, son pied ne heurte à peine les spectateurs assis sur le tapis, le regardant doucement effrayé, mais beaucoup amusé de voir ce vieux monsieur éméché mais au foulard violet à pois rouge si soigneusement noué, un vieux monsieur pas si vieux danser et crier …
Et voilà que de la foule, une main se lève, une voix interpelle…Eh, t’aime bien la musique ! T’as pas peur de tomber sur les gens ? Et Michel de regarder, ses yeux toujours d’un marron foncé, ternis par l’âge, mais toujours curieux. Et sa curiosité cette fois de se plonger dans les mèches blondies par le Soleil de Chloé…Salut, je m’appelle Chloé et mon copain c’est Félix…on vient d’Angoulême pour les Vacances…Tu te poses avec nous, on a du vin… ??
Et sans plus de question, lui, la tête légère et eux, le cul à terre, les nouveaux amis trinque Place Hôtel de Ville, …il trinque à l’été, aux rencontres, et à Bob Dylan.
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